[Fiction] Les crocodiles

Lettre UNE

« J’ai perdu le soleil des yeux une seconde, et puis il a disparu. Désormais je m’enfonce dans une eau sombre, la main tendue vers ce que je m’imagine être la surface. Mais peut-être rêve-je seulement des profondeurs ? Après tout, la surface ne se distingue plus dans cette immensité vide. Le silence précède la terreur, puis vient la solitude. C’est une solitude sans couleur, celle qui enferme, froide et amère, c’est une solitude qui s’installe dans les tripes et qui y met le feu. Ce feu-là est muet. Lentement l’âme se voit réduite en cendres, comme on observerait le jour se coucher en milliers de teintes rougeoyantes, d’étincelles brunes. Ensuite vient le tour de la mélancolie, elle souffle sans qu’elle ne porte d’ombres sur les façades ; et je me demande où vont tous ces bouts noirs cramés que le vent arrache au sol. La solitude, semblable à des flots sombres qui gigotent me rappelle sans cesse une nuit sans lumières ni étoiles. On se sent mourir, soupirer, mais même le soupir semble s’arrêter en chemin. Jamais il ne reviendra. Le temps s’est arrêté et je suis le seul qui reste. Je suis le seul qui sent, qui sent l’emprise du temps. Assis au bord de la route, les voitures ne roulent plus, il s’agit pourtant de l’autoroute vrombissant. Ma tête entre mes mains, j’ai le visage trempé. Plus rien ne bouge, plus rien ne vit. Le béton est triste, moi aussi. J’ai perdu mon amour. Sous les voitures passent les crocodiles. Ils viennent chercher mon âme pour l’avaler. Sous les voitures passent les crocodiles. »


Lettre DEUX

« Peut-être que je suis trop romantique ? Peut-être que je suis aveuglé par l’idée de l’amour, que je ne suis plus capable de le voir véritablement, celui qui existe, celui qui est réel, celui qui n’est pas parfait ? L’amour trébuche parfois, il tombe au sol et, les genoux en sang, il se relève… ou pas. La nuit est sombre, les rues peuvent être effrayantes. Je suis perdu dans cette grande ville ; elle est trop grande pour moi. Impossible que l’on se rencontre par hasard, au coin d’une rue. Cette pensée me rend triste. Tu aurais un café à la main, mais il serait déjà froid depuis longtemps. Moi je t’aurais vu venir de loin, mais prétendu ne pas t’avoir remarqué avant que tu fasses un geste de la main. Je l’aurais attendu comme j’aurais attendu d’entrevoir ton sourire, tes pommettes pour lesquelles je pourrais crever. C’est terrible ces détails que l’on peut adorer chez un autre, tout ça en silence. Je pense souvent à tes pommettes, à tes yeux et à ton rire aussi. J’écris souvent à propos de ça, à propos de toi. J’écris mes frissons, ceux que je ressens quand je pense à toi. J’écris, j’écris, j’écris ; parfois je me demande si je ne te crée pas de toute pièce. Tu es peut-être plus beau sur le papier. Plus vive, ton ombre se découpe mieux dans la lumière. Je le sais, tes yeux sont moins terrifiants que ceux que je décris. Mais mon amour est réel. Mon amour pour toi est absolu. Peut-être que, dans la réalité, les choses sont seulement moins tranchées et tu n’es pas aussi absolu. Tout cela est si futile ; jamais je n’arriverais à écrire ce que je ressens exactement. Les mots sont forts et précis comme des flèches, mais c’est peine perdue, il me faudrait des années pour trouver ceux qui parleraient pour mon cœur avec la parfaite justesse. Je n’ai pas le temps pour trouver la perfection. Pas sûr que tu en ais besoin non plus. Je vais juste continuer à écrire dans le vide, comme celui qui brasse l’eau, mais ne sait pas nager. De toute façon, il n’y a rien d’autre que je sache faire.

Au fait, est-ce que je te l’ai déjà dit William ? J’aime ton dos et te regarder chanter, ça fait sourire mon cœur. »


Lettre TROIS

« Je suis tombé amoureux du visage de William après tout le reste. C’était parce que je n’y voyais pas sa particularité, parce que mon cœur n’était pas encore imbibé d’émotions terribles. Son visage n’avait pas encore pris les traits de mon amour.

Je tends la main, mes doigts frôlent ses joues. Sa peau n’est pas la plus douce, elle n’est pas uniforme ; il avait des boutons d’acné quand il était plus jeune, je l’ai vu sur une photo. Sa peau s’en souvient, elle n’est plus lisse comme celle d’un enfant. Si je descends, je peux sentir la rugosité de son début de moustache et de barbe. Il dit qu’il n’en veut pas, mais je sais que c’est faux, je l’ai vu reposer le rasoir dans la salle de bain et laisser ses poils pousser, un petit froncement coincé au-dessus de son nez. Je tends la main, il est si près de moi. Je peux sentir son souffle chaud sur mon visage. J’aimerais rester comme ça pour toujours. Chaque fois que nos corps se frôlent, je vois son regard qui rayonne de concentration, comme s’il allait bientôt m’arracher les yeux. Ses pupilles tremblantes semblables au ciel sous la pluie me dévorent tout entier.

Comme à chaque fois que ça lui prend, il me sort du canapé, passe sa main gauche sur ma taille et enlace les doigts de l’autre dans les miens. Alors il se met à me balancer dans tous les sens, au rythme de la musique qui joue dans sa tête. Ses lèvres étirées sont plus belles que jamais, ses pupilles plus brillantes que le soleil qui tape sur la vitre comme un animal laissé pour compte. Le salon me paraît toujours trop petit. Mais pas pour William, rien ne semble le perturber dans sa danse. C’est ce qui me fait penser qu’il pourrait m’emmener à l’autre bout du monde, je n’aurais rien à redire ; moi qui suis d’habitude le plus inquiet du groupe. Quand on danse comme ça, je crois bien que je cesse de l’entendre, le monde. Il ne tourne plus, jaloux de nos rondes.

Accroché au corps de William, plongé dans son amour, je me sens plus grand que tout ce que je n’ai jamais été. »


Lettre QUATRE

« La bouilloire faisait un bruit d’enfer, sur l’étagère près des lettres que nous empilions depuis des mois. Le sachet de thé était déjà dans la tasse, la lumière de la soirée se découpait en jolies ombres sur le plan de travail blanc. Il me restait du travail à faire sur mon ordinateur. Je venais d’arrêter la playlist qui tournait depuis des heures. Pour une fois que l’appartement se trouvait dans le silence. Un thé à la vanille. Je me faisais un thé à la vanille, tu en avais laissé et ça me faisait penser à toi. Je pensais à toi quand le téléphone a sonné. L’enfer m’a immédiatement submergé. À la manière d’un flot de mots que je ne voulais pas comprendre, des conséquences que je ne voulais pas entendre. Une voix brisée, qui s’arrêtait par moment parce que c’était trop difficile, qui sanglotait parce qu’elle avait déjà trop pleuré, comme quelqu’un qui s’efforce de marcher droit. Je me rappelle de tout, sauf de ce que cette voix a dit. Je ne voulais pas entendre, pourtant ce fut bien à ce moment-là que notre fenêtre s’est brisée, que le soleil a disparu derrière le mur et m’a laissé dans l’obscurité, seul. La bouilloire faisait un bruit d’enfer, mais c’était déjà mieux que d’écouter la vérité.

Le temps des crocodiles venait de commencer, et tu m’avais laissé tout seul dans la cuisine à boire un thé trop sucré.

Je crois bien que j’ai pleuré toute la semaine suivante. L’idée de ne plus jamais te revoir me noyait dans les eaux obscures. Cœur ouvert, bras ouverts à la pourriture. Sans toi rien n’avait d’importance, rien n’avait de sens, aucune couleur ne pouvait me rassurer : je les détestais toutes. Jamais l’été n’a été aussi insupportable. Je me suis enfoncé dans une immensité étouffante sans fond ni répit, et il n’y avait plus de main tendue pour me ramener à la surface. J’ai alors pensé que toute façon, ça n’en valait pas la peine. Mon cœur était déjà en train de brûler et le trou béant que tu avais laissé dans ma poitrine avec ta stupide mort finirait bien par le dévorer tout entier. Je voulais disparaître, quitter ma peau sale et la douleur viscérale qui me coupait la respiration.

Le temps des crocodiles venait de commencer. »


Lettre CINQ

« Un éclair dans le ciel sombre, tout s’est effondré, je me suis retrouvé assommé. Un corps sous la pluie, ce n’était pas le mien. Oh comme j’aurais aimé ce que ça soit le mien. 

Je ne verrais plus ces pupilles comme des grandes fenêtres, ces bouts de ciel dans lesquels je tombais à chaque regard. Je ne pourrais plus sentir le frôlement de nos corps, la sensation d’être proche sans se toucher, de savoir l’autre près du cœur. Au feu les paroles, les mots d’amour et les lettres. Dans la cheminée je vois le papier se consumer, disparaître entre les flammes. Au feu les photos, les baisers sous la pluie, sous les étoiles, les rêves de voyages et d’infini. Au feu les caresses, au feu les rires sur le canapé, dans ton bar préféré, dans le métro pour rentrer à la maison, au feu tout ce qui a pu un jour nous lier et tous les souvenirs que je chéris. Les souvenirs que je pensais capables de durer pour notre éternité. 

J’avais rêvé de te retrouver sous la pluie, la veille de ce soir-là ; la pluie a toujours été notre truc. Quand je t’ai vu, je t’ai demandé ce que tu attendais du futur. Tu as répondu “la pizza de ce soir” en rigolant. William, tu ne parles presque jamais du futur de ton plein gré. Tu aurais pu au moins me dire ce qui te faisait rêver… ou alors m’expliquer que, justement, il faisait trop noir dans ton cœur pour que tu aies des projets.

Je ne t’ai plus vu après.

Merde. Je ne réussirais jamais rien sans toi. Ne me laisse pas comme ça, ne me laisse pas seul dans ce présent au goût amer. Chaque paire d’yeux veut m’arracher la gorge ; j’ai besoin de ta douceur sur mon cou, de ta voix pour me dire que tout va bien, que tout va bien aller. Ne me laisse pas dans ce silence tranchant, ces bouts de verres brisés sur lesquels je risque de m’ouvrir la peau.

Ils ont pris toutes tes affaires dans la chambre. Comme si ton existence avait été balayée d’un revers de la main… la main de qui ? Je t’imagine toujours derrière chacune des portes que je veux ouvrir. Hier soir j’ai vu du sang s’y écouler, était-ce le tien ? Ou le mien ? »


Lettre SIX

« Tu m’as laissé tellement de choses William, tout le monde veut me l’arracher. J’ai peur d’être incapable de protéger tes trésors dans ces temps de tempêtes noires. Pourquoi es-tu parti sans eux ? Pourquoi me les avoir laissés ? Tu sais pourtant que je déteste ça. Il n’y a aucune chance pour que je sois heureux avec, je te veux toi. Je veux ton sourire, une autre de tes blagues. Je veux récupérer l’air léger, les moments colorés ; tu peux reprendre tes diamants qui me donnent le tournis.

Et si on faisait comme ça ? Je les échange contre la simplicité de nos regards, la simplicité de nos mains qui se frôlent. Au fond, je me demande si nous n’étions pas qu’une compilation de frôlements et de sourires complices. Toi qui n’arrêtais jamais tes commentaires sur l’absurdité du monde… tu me demandes de le porter à présent ? Tu me demandes de combattre seul ? Les couleurs sont criardes depuis ce jour-là, elles se moquent de moi. Je ne suis plus sûr de rien et je ne veux plus sortir de chez moi. Je crois bien que je te hais.

Les soirs n’ont plus la même consistance que quand je pouvais les partager avec toi. Je n’y trouve plus l’équilibre fragile qui menaçait de tout détruire, l’air flottant comme de la brume goût framboise, la danse des bougies que tu allumais, la pénombre aux traits de la nuit. Ta mère est venue me voir, tu sais ? Un soir où j’avais finalement réussi à ouvrir la fenêtre pour observer le ciel. Il n’y a pas d’étoiles au-dessus de la ville. Tu t’en plaignais souvent. Non, en fait, tu t’en plaignais tout le temps. Moi je rêvais de repartir avec toi marcher dans l’herbe noire, sous la lumière d’un ciel étoilé, dans le silence de l’obscurité et des mystères de la voie lactée. Elle est venue m’inviter à dîner chez elle, chez ton ancien chez-toi. Son visage ridé criait la tristesse et la colère. Ses paroles, en revanche, crachaient des émotions froides, plus fades que d’habitude. Jamais elle ne m’avait invité auparavant. Après tout, notre relation ne comptait pas… je ne suis pas une femme. Je ne le suis toujours pas, mais désormais j’ai ton argent. Avais-tu imaginé une situation pareille pour ton départ, William ?

Je ne vais pas aller dîner avec les crocodiles. »


Lettre SEPT

« Peut-être que les journées ensoleillées ne sont rien d’autre qu’un prétexte pour essayer de se dépasser. Faire un pas en avant, se poser sur l’herbe et laisser ses pensées vagabonder après les avoir étouffés toute l’année. Je ne crois pas que je pourrais aller mieux en un coup de vent ; quelques semaines, quelques mois ne suffiront pas à faire passer la peine. Mon cœur a souffert, souvent il reste amer, pourtant… pourtant il a ri avec toi, aussi.

William, aujourd’hui, j’ai envie de tout donner aux crocodiles et de garder les souvenirs. Quoi que je fasse, le soleil revient toujours colorer ce qui vit derrière les fenêtres. Quoi que je fasse, les feuilles de l’arbre devant l’immeuble continuent de frémir dans le vent. Tu es partout et tu rayonnes. Ton odeur est encore sur l’oreiller, c’est celle du café, celle de l’été. L’odeur du bonheur. Mais tu es déjà parti et je ne peux rien faire pour te faire revenir.

J’ai la gorge qui brûle, les pleurs brouillent ma vue ; tu me regardes c’est sûr. Assis sur une de tes étoiles, tu rigoles j’en suis certain. J’aurais aimé te dire une dernière fois à quel point je t’aime. Mais puisque je ne peux pas, je n’aurais plus qu’à te le prouver le reste de ma vie. Même si c’est difficile.

Au revoir mon amour. 

Aneth »

écrit en 2019

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