[Fiction] Près de la fin

Le tonnerre ne me laissait aucun répit et mon cœur non plus. Leurs battements et leurs fracas irréguliers me poussaient à chercher à accrocher mon regard quelque part, comme une corde autour d’un piquet. Mais rien. Rien au milieu de la tempête. Les trombes d’eau brouillaient ma vision et mon corps trempé avait tous les attributs d’une serpillière. Je n’avais plus de forces, plus d’envies. Le monde s’écroulait en miettes de pain et je ne savais plus où je devais me mettre. Aucun abri, aucune croix sur le sol pour s’y placer et attendre que le ciel se décroche. La ficelle qui tient le tableau sur le mur prend plusieurs centaines d’années avant de lâcher. Mais un jour, elle lâche.

Je m’excuse, mon discours est confus. Mes pensées s’emmêlent, syllabes entre syllabes, sujet verbe complément, tout dans le désordre, jusqu’à ce que l’essentiel soit dans le circonstanciel et que plus rien ne veuille dire quoi que ce soit. Et vous, vous êtes là à attendre un peu de cohérence et une soupe chaude, sur le bord de la route. Peut-être que vous ne m’écoutez pas, peut-être que vous tendez une oreille curieuse, je ne sais pas. Vous n’êtes pas du genre à montrer vos intentions. Mais ce n’est pas grave, car dans cette situation, je ne cherche pas la compassion.

Je vous ai tout de suite remarqué, vous savez. Avec votre capuche qui cache votre visage, vous ne passez pas inaperçu : qui aurait pu prévoir ce déluge, si ce n’est vous ? Moi j’ai été prise de court, surprise par la pluie et les éclairs, par le ciel qui s’assombrit tellement qu’il fait nuit à midi. Les lampadaires se sont mis à clignoter, un peu confus de devoir travailler si tôt dans la journée. Les phares des voitures clignaient des yeux et le crissement des pneus ressemblait à des cris d’animaux en fuite. Mais après tous sont partis et il n’est plus resté que le tonnerre. Le tonnerre et l’eau. Le tonnerre, l’eau et vous. Et moi aussi. Vous semblez calme, ce qui est un peu inquiétant. Mais je pense que j’ai bien fait d’accrocher mon regard sur vous. J’ai un peu moins peur maintenant.

Non attendez, ne partez pas. Écoutez-moi encore un peu. Il y a des histoires dans ma gorge et des douleurs dans mes poumons. Peut-être même des réponses dans mes yeux. Je sais qu’ensemble, nous pouvons nous sortir de là. La route s’est effacée sous le poids de l’obscurité, et les arbres aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas une raison pour me tourner le dos. Je ne veux pas passer cette fin du monde toute seule. Ah ! Regardez, ce sont les vautours qui viennent annoncer le début du spectacle. En y pensant bien, je crois que j’ai oublié d’éteindre le feu en partant de chez moi.

J’échange les pansements sur mes genoux toutes les heures, comme une très lente pendule qui se penche et se relève. Tic tac, scratch boum. Vous voulez que je vous montre les plaies ? Non, désolée, je n’ai rien à manger dans mon sac. Il n’y a que du baume pour les lèvres et les lettres que je n’ai jamais écrites. Les paroles que je n’ai jamais dites, les sentiments que je n’ai jamais exprimés, et ils s’entassent, ils s’entassent, ils s’entassent. Vous vous demandez peut-être où est-ce que tout cela va aller. Je mise sur une remise en liberté. Mais si nous manquons de chance, peut-être serons-nous complètement absorbés par l’obscurité du ciel. Ça a déjà commencé.

J’avais peur avant, mais maintenant ça va mieux. Il faut accepter qu’on ne contrôle pas la fin des choses, la finalité c’est son boulot à lui. Vous savez, lui, le Joueur de Cartes. Pile ou face, vous diriez ? Son sourire est toujours tranchant et son humeur change comme le sens du vent. On le voit par-ci, par-là. Il est venu à mon anniversaire, sans rien laisser derrière lui. Ne le regardez pas dans les yeux par contre. Mais non, pourquoi ? Tout ce que je dis, c’est qu’il faut oublier l’idée selon laquelle on peut choisir comment on finit. Regardez-nous, la pluie ne se calme pas et le croassement des vautours non plus. Ce n’est pas tous les jours la fin du monde. Vous devriez prendre tout ça en photo. Garder des souvenirs.

Parfois je me rappelle les moments où j’étais vraiment perdue, parfois je les oublie. L’ordre des choses semble me laisser de côté quand il est trop pressé. Je me retrouve dans un vide inintéressant, entre deux hoquets. Cela vous est-il déjà arrivé ? Je manque parfois de moyens pour arriver à la fin, et parfois je manque de fins pour arriver à mes moyens. Vous comprenez ? C’est ce que je voulais dire depuis le début. Le début, où j’ignorais tout du tonnerre et de l’angoisse de n’être pas à sa place. Sssh et le serpent s’endort. Oui c’est vrai, au début, je ne savais rien de tout ça. Je croyais les jours bleus et les cœurs blancs. Attendez, attendez, je vous dis que je vous crois. Me croyez-vous aussi ? Je ne veux pas retourner en arrière, descendre les montagnes que je viens de gravir pour arriver jusqu’ici. Et pourtant ici, il n’y a rien. Plus rien en tout cas. Et puisque nous sommes piégés ici ensemble, dans cette nuit infinie, nous ferions mieux de nous entendre.

23 janvier 2021

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