[Fiction] Le fugitif

Ce n’était probablement pas la fin du monde, terrible et inévitable, pourtant tout y ressemblait. L’homme sentait le soleil sur sa peau pareille à une araignée qui s’accroche. Que faire quand tout disparaît, quand le sol se dérobe sous les pieds ? Une tasse de café dans la main, les yeux tournés vers le ciel, il pesait ses options. Il pourrait certainement s’enfuir par là, grimper le long du bleu, sauter sur les nuages, une deux, une deux. Il ressemblerait un peu à une grenouille, le cœur en gelée de poire. Idolâtré, observé. Faut-il tout recommencer ? Faut-il détruire les preuves d’un passé révolu et peindre à nouveau le mur abîmé ? Il n’en avait aucune idée. Son café était sûrement froid maintenant.

Dans l’aridité d’en bas, les rails s’étendaient vers l’horizon, comme des veines le long d’un corps immobile. La gare avait été démolie par un obus quelques années plus tôt, il ne restait que la cruauté des cicatrices dans le sol. La chaleur du soleil sur le fer lui donnait le tournis ; la possibilité que rien n’ait de sens, aussi. Sa poitrine se décomposait à cause des regrets. Sous l’œil du temps, tout semblait vain et vide. C’était bien la peine de dormir autant, de rire avec autant d’ardeur, de se battre pour un futur vaporeux : les erreurs retombaient toujours dans les mains avec la courbe des bombes. Adossé contre un mur sans couleur, où les affiches partaient en lambeaux dans le vent aveugle, ses jambes commençaient à avoir des crampes. Des petites calamités lui rongeaient les muscles et les espoirs.

Un soupir s’échappa de ses lèvres écorchées et s’évanouit dans l’air sec. Il regarda ses mains. Absolument tout ce qu’il avait créé jusqu’à ce jour obscur s’était retrouvé broyé par les mâchoires politiques. Aiguisées et puissantes, il semblait qu’à chaque nouveau projet, une autre rangée de dents surgissait du fond du palais pour déchiqueter les miettes d’espoirs, les plumes de l’oiseau blanc aperçu un instant. Le train ne venait pas. Il aurait dû s’en douter. Ses mains avaient les nervures des créateurs, mais les arcs veineux que l’on pouvait lire dessus ne tendaient plus vers le même futur qu’autrefois. Il aurait aimé utiliser le soleil comme carburant et s’enfuir sur un train solaire, rapide et inarrêtable. Rapide et un peu magique aussi. Peut-être faisait-il une fixation. Peu de gens pouvaient comprendre les remous de la terre et les murmures de la mer. Peu de gens pouvaient prétendre savoir écouter ce qui ne fait pas de bruit, détruire et reconstruire, la direction sur le bout des doigts. Et la gare fantôme n’en finissait pas de crier.

L’ordre des choses demeurait le même, inaltérable et continu comme une sirène qui retentit sans fin dans les tympans. Tous deux sont hors de notre portée. Sous leur influence, la sensation d’impuissance se met à tordre l’estomac dans le sens opposé des aiguilles d’une montre. Son estomac à lui avait été bousillé depuis longtemps et il ne restait plus que des bouts épars, des morceaux de métaux sur une carcasse de marionnette. La ligne était tracée de gauche à droite. Il comprenait qu’il n’y avait pas de place pour lui. Un deux trois quatre, rien au milieu. De la poussière pour nourrir les enfants, les enfermer dans des cages d’argent, devant les écrans. Un deux trois quatre, tu dois le comprendre, c’est important de comprendre pour suivre le rythme de la marche. Il n’y a pas d’antennes, ce sont juste des baguettes pour te mener vers le bas de la falaise.

Le désert demeurait semblable à lui-même, quelques traits sur l’horizon. Se trouvait-il dans une image figée, dans un moment qui appartenait déjà au passé ? Quelles chances y avait-il pour qu’il s’en sorte ? La ville était trop loin pour pouvoir agir dans sa situation, dans sa réalité. Seules les chaînes à ses chevilles gardaient la luisance du moment où il courait sur les rues bétonnées. Mais là personne ne l’entendrait même s’il criait. Une onde sur la surface n’affecte pas les poissons qui nagent en dessous. Pourtant la forme de l’eau est belle et bien dérangée. Quelles chances y avait-il pour qu’il s’en sorte ? Un poisson ne peut pas vivre hors de l’eau. Pourtant le ciel aussi a la couleur bleue. Les algues sont des langues de vipères, un message pour te faire dégager. Laquelle de ces fenêtres fallait-il ouvrir ? Elles donnaient toutes sur le sourire des nuages.

Il regardait au-delà de ce qui existait déjà, là où les rails s’évanouissaient. Il ne croyait plus en sa fuite. Qu’en était-il des visages qu’il avait connus ? Les paroles et les souvenirs tournaient en rond dans son crâne fatigué, ces foutus poissons dans leur bocal. Une brise comme un éclat de verre. Il n’y avait plus rien à attendre, le bruit circulait depuis l’horizon et venait à sa rencontre. De la fumée, du brouillard, tout ce qui masquait les yeux à la vérité. Le train n’était pas venu et ses crampes l’empêchaient de courir. Tout était-il perdu ? Un homme n’est rien d’autre qu’un homme quand il meurt, peu importe les bagages qu’il a portés. Ses épaules le faisaient souffrir terriblement.

Ce fut à ce moment-là qu’il aperçut les uniformes sombres apparaître de derrière les vallées rouges. Leur arrivée marqua la fin. Ils glissèrent jusqu’au fugitif avec la cadence du mauvais présage qui s’insinue, pendant les cérémonies, jusque dans les pupilles de la mariée. L’orchestre n’eut pas le temps de s’accorder. Le lustre tomba dans le sable sans un bruit, tandis qu’au-dessus on entonna la Danse macabre en sifflotant. Bientôt, il ne resta que des os et le reflet ivoire que leur donnait le soleil du désert.

écrit en août 2019

2 commentaires

  1. J’ai adoré! Je ne sais pas qu’il y est ni ce qu’il a fait mais j’étais tellement à fond dedans que j’aurais aimé qu’il réussisse son évasion 😭 T’écris super bien Mathilde ✨

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