[Fiction] Thé vanille et vodka

Partie I

Le soleil planait haut dans le ciel et l’été frappait fort sur le goudron de la ville. Si on laissait tomber ses paupières un instant, on aurait pu se sentir submergé par le vrombissement des voitures, la chaleur moite sur la peau et l’odeur de l’essence. Mais on ne fermait pas les yeux : l’agitation de la vie citadine accaparait toute l’attention. Difficile de suspendre le cours du temps. En tout cas, Haz s’en considérait incapable. Elle se trouvait bien trop étouffée par l’air chaud de la ville pour s’en défaire. Ou ne serait-ce que pour arrêter de s’en plaindre pendant plus d’une minute. Les milliers de pieds qui foulaient la terre dans un rythme effréné lui donnaient mal à la tête. Jamais il n’y avait d’interruption, c’était un flux continu de corps, de paroles indiscernables, une cascade de bruits contre le crâne déjà brûlant. Haz n’aimait pas l’été et soupirait souvent lorsqu’il n’y avait personne à côté d’elle pour le remarquer.

La jeune femme marchait vite, avec les plus grands mouvements de jambes qu’elle pouvait faire pour rejoindre un endroit plus sûr. Lorsqu’elle arriva au tournant d’une rue qui ne portait pas de nom, elle entra dans le café à l’angle. Les probabilités de calme, là-dedans, montaient à 80%. Elle y venait régulièrement, quand elle voulait profiter du soleil derrière de belles vitres et de ses boissons préférées sans culpabiliser d’un manque de productivité. Ce jour-là, Haz était vêtu d’un jeans et d’un t-shirt noir ; peut-être pas la meilleure idée sous un tel soleil de plomb. Mais peu lui importait, de toute façon sa garde-robe ne se diversifiait pas réellement en d’autres teintes. Elle était du genre à être abonnée au noir. Des gouttelettes de sueurs perlaient sur sa nuque quand elle poussa la porte du café. Il n’y eut aucun tintement de sonnette pour l’accueillir, uniquement le visage d’une nouvelle serveuse tourné vers elle. Haz fronça les sourcils. Elle ne s’attendait pas à découvrir une tête inconnue en pleines vacances d’été. Où était passée l’ancienne employée ?

Enfin, ce n’était pas très important de toute façon, les gens n’intéressaient pas vraiment Haz. Elle vivait seule, seule dans sa vie de routine et elle n’aurait laissé personne tenter de la changer ne serait-ce qu’un petit peu. La situation était plus facile comme ça. Cette pensée se répétait tous les jours dans son esprit, spécialement lorsqu’elle regardait passer les inconnus dans la rue. Sans saluer la nouvelle, Haz prit place à sa table habituelle, un peu éloignée des fenêtres, décorée d’un cactus en pot. Le café baignait dans une belle lumière grâce aux baies vitrées sur le côté ouest et sud de la pièce. On avait disposé des plantes partout et des lampes très stylisées, ce qui donnait un aspect très naturel et clair à l’endroit. Le succès de l’établissement n’était pas étonnant. L’odeur du café embaumait chaque recoin de la salle et la chaleur n’arrangeait rien. Malgré tout, Haz n’eut pas envie de partir avant d’avoir passé sa commande du jeudi après-midi. Un thé vanille et un shooter de vodka. Il ne fallait pas lui demander pourquoi.

La tête entre les mains, Haz observa la nouvelle serveuse à travers la pièce. Cette dernière était occupée avec d’autres clients qui semblaient un poil embêtants. On ne pouvait apercevoir que son profil depuis le siège de la rousse intéressée. Mais cela ne gênait pas, il était assez facile de s’imaginer le reste de son visage. Sur le haut de ses jolies joues brillaient des paillettes, deux traits phosphorescents enluminant la pointe de sa peau marron. En se concentrant, Haz constata qu’elle s’était également dessinée des tâches de rousseur, comme une voie lactée qui traversait sa figure d’une pommette à l’autre. Ça lui allait plutôt bien. Devant ses yeux noisette tombaient quelques mèches de ses cheveux bruns très bouclés. D’ailleurs — Haz se demanda comment elle n’avait pas remarqué ça avant –, la nouvelle employée avait coincé dans sa chevelure quelques fleurs colorées. Il ne fallut pas plus longtemps pour que Haz se décide sur le surnom qu’elle allait donner à cette fille ; « pot de fleurs » lui convenait à merveille, se dit-elle. C’était mieux trouvé que celui de la précédente. Au moins celle-là ressemble à un véritable personnage.

La jeune femme, perdue dans ses pensées, ne détacha pas son regard de la serveuse avant que celle-ci ne se retourne et s’approche pour prendre la commande. Haz remarqua ses dents blanches et ses canines un peu de travers, elles lui donnaient l’apparence d’un petit loup lorsqu’elle lui sourit. Elle baissa les yeux juste après. Pot-de-fleurs avait l’air heureuse quand elle marchait, on aurait presque dit qu’elle flottait. Comment peut-on sembler si joyeux ? La poitrine de Haz se serra ; elle aussi aurait voulu se sentir légère, ne plus avoir à se soucier de ses doutes et s’envoler à chaque pas. Seulement son cœur pesait trop lourd, semblable à une ancre qui l’empêchait d’avancer. Parfois elle pensait qu’elle était condamnée.

— Pourquoi de la vodka et du thé à la vanille ?

Elle avait des yeux curieux. L’autre garda le silence.

— C’est étrange comme combinaison, continua la jeune serveuse. Je n’avais jamais considéré l’idée de prendre un shooter de vodka après un thé… ou alors tu commences par la vodka ?

Elle tourna les talons et informa le barman derrière le comptoir de la commande. Heureusement pour Haz, ce dernier était resté à la même place, à laver les tasses le regard vide, un grand sourire face aux clients et des soupirs à la dérobé, tandis que le bruit de la salle les couvrait ; et l’homme à la mèche rebelle connaissait bien son habitude du jeudi. Était-ce étrange d’avoir déjà des habitudes dans un bar à 21 ans ? se demanda alors la jeune femme aux cheveux roux en portant sa main derrière sa nuque. Puis son attention se reporta sur l’une des fenêtres à sa gauche. Dehors le ciel flottait, immobile et bleu. Il y avait peu de nuages. Pourquoi son humeur paraissait-elle meilleure que la sienne chaque fois qu’elle l’observait ? Les passants traversaient toujours le cadre sans qu’elle ait le temps de s’y accrocher et d’imaginer leurs rêves. Comme des silhouettes en couleurs, furtives et cruelles. La voûte céleste demeurait, similaire à une évidence fixe, déterminée à ne nous laisser aucun répit. Haz connaissait bien les déclarations de son évidence à elle, et utilisait beaucoup d’énergie à essayer de l’ignorer.

Le petit loup revint vers elle assez rapidement, ce foutu sourire aux lèvres. Haz hocha la tête en guise de remerciement. Seule la tasse fit du bruit quand elle fut posée sur la table. Elle fumait légèrement, mais il aurait été facile de ne pas s’en apercevoir. L’étudiante passa ses doigts autour du récipient en porcelaine et pensa que le thé qui se détendait à l’intérieur avec une jolie couleur. La chaleur se répandit dans ses mains pareil à un incendie qui se propage à travers la maison et, avec l’odeur qui s’en dégageait, elle se sentit tout de suite plus calme. Comme bercée par ces détails qu’elle aimait tant, un bruit de vagues dans l’agitation de la ville. Elle aurait fermé les yeux, se serait laissé porter par le courant invisible si jamais la jeune serveuse à ses côtés n’avait pas poursuivi ses interrogations.

— Je travaille dans ce café depuis hier, tu viens souvent ?

Haz sortit presque immédiatement du rêve dans lequel elle s’apprêtait à plonger, à la manière d’un demi-tour pris à la dernière seconde avant de rentrer dans l’eau. Elle fit bouger ses épaules, comme pour signifier que oui et en même temps, que ce n’était pas vraiment important. Son regard ne se portait plus sur la brunette, tout ce qu’elle souhaitait, c’était boire en paix. Mais l’autre ne semblait pas bouger d’un centimètre… peut-être avait-elle pris racine ?

— Alors, j’ai une différente question à laquelle tu n’avais pas répondu : pourquoi thé vanille et vodka ?

À ce moment-là, Haz comprit bien qu’ignorer le pot-de-fleurs ne changerait pas grand-chose à la situation. Cette pensée lui donna une terrible envie de soupirer, longuement et bruyamment, mais elle se rappela juste à temps que ça aurait été assez malpoli. Son visage se releva d’un centimètre, et elle observa la serveuse. Il lui sembla rencontrer des pupilles brillantes comme des disques que l’on discernerait dans l’obscurité. Des disques un peu magiques, dans le fond, et dont on ne peut jamais vraiment expliquer la signification ni les effets. Ils possédaient même quelque chose de… remuant. Haz se surprit à trouver ça assez fascinant. La jeune femme aux fleurs n’avait pourtant pas particulièrement de beaux yeux ; en réalité chacun aurait pu les considérer comme assez ordinaires, des pupilles marron comme on en voyait souvent. Elles semblaient cependant aspirer tout ce qu’elles croisaient sur leur chemin et cela les rendait un brin plus étincelantes dans la lumière de l’été. Mais peut-être que c’était Haz qui délirait.

Piégée sous la pression de ce regard incroyable, la rousse n’arriva pas à ignorer la question. Alors elle fouilla dans son sac pour un stylo dont le touché, en comparaison avec la tasse de thé, lui parut glacé, et se mit à écrire sur la serviette qui accompagnait ses boissons.

« J’aime le contraste. »

Le pot-de-fleurs approcha sa tête pour déchiffrer le message. Haz ne sut pas lire l’expression sur son visage ni discerner la perplexité de l’ingénuité. Elle n’osa pas vraiment non plus lui jeter de nouveaux coups d’œil. Puis la princesse à la peau sombre se mit à rire, ce qui ne manqua pas d’agiter le cœur de sa cliente, comme une cloche trop grosse pour sa poitrine. C’est-à-dire qu’elle ne s’attendait pas à cette réaction.

— C’est une bonne réponse, commenta l’autre après avoir repris un peu de son calme.

Elle sourit, Haz se sentit à la fois soulagée et observée.

— Dis… tu ne parles pas, si ?

Haz secoua la tête.

— Tu es muette ?

L’étudiante fit « non » de la même manière.

— Tu me boudes ?

Ce fut furtif, mais Haz leva les yeux au ciel avant de donner une réponse semblable. À ce moment-là, elle se rappela que si elle continuait d’alimenter le monologue de la jolie serveuse, son thé allait finir par refroidir. Or personne ne souhaitait se retrouver dans cette situation. Personne. En plus, voilà qui lui fournissait l’alibi parfait pour ne plus avoir à discuter. Elle écrirait sur son front « Désolé, mais je suis occupée à boire mon thé pendant qu’il est encore chaud. Je suis dans l’incapacité de répondre à tes questions pour le moment. Bonne journée. » Enfin, elle n’était pas certaine qu’il y ait assez de place pour dire tout cela, mais l’idée était amusante. De toute façon, le thé, il fallait qu’il soit très chaud pour qu’il soit très bon. Elle prit la tasse et plongea ses lèvres dans la boisson, tandis que, à côté, la jeune serveuse la dévisageait toujours. Qu’attendait-elle pour tourner les talons ? Essayait-elle de la sonder, alimentait-elle un blog sur les différentes manières de boire une infusion ? Haz pensa que ça serait bien si d’autres clients avaient besoin d’attention. Malheureusement, le calme régnait et le petit royaume du café vivait paisiblement.

— Pourquoi alors ? Pourquoi tu ne parles pas ? questionna la femme qui ne se mêlait clairement pas que de ses affaires.

Haz reposa sa tasse blanche sur la table, puis tourna son visage vers pot-de-fleur. Sur son front était écrit ceci : « Explique-moi, explique-moi, explique-moi ! ». L’étudiante serra les lèvres d’agacement. Mais peut-être le pire résidait dans l’innocente naïveté de la figure qui accompagnait l’écriteau frontal, la naïveté même que l’on retrouvait sur la face des petits enfants. Celle-ci acheva la cliente qui capitula : elle ne put pas se résoudre à ignorer de nouveau la femme qui se trouvait devant elle. Alors, pour toute réponse, elle lui jeta un regard et un sourire en coin qui signifiait « c’est un secret que je garde pour moi ». La serveuse comprit aussitôt et ria un peu.

— Comme tu veux, et elle haussa légèrement les épaules comme si rien n’avait d’importance, de toute façon tu n’as pas vraiment besoin d’ouvrir la bouche : je parle largement pour deux.

Ces paroles, et ce petit air heureux qui voilait le visage de celle qui n’avait pas de nom, firent sourire Haz. Ça y était, elle venait de rendre les armes sans plus de combats, sans même y réfléchir. Pourquoi ? Parce que, malgré son constant froncement du nez, elle trouva ça agréable, la situation, un peu comme les rayons de soleil sur la peau quand celui-ci se réveille.

À ce moment-là, les dernières gouttes de son thé à la vanille disparurent. Comment avait-elle pu boire aussi vite ? Un soupir s’échappa d’entre ses lèvres. Elle leva la tête. Les pupilles de la fille en face ne semblaient toujours pas vouloir la laisser tranquille. Comme piquer dans la terre, elles restaient plantées là à la dévisager, énormes et scintillantes. Elles attendaient sûrement qu’elle vide son shooter de vodka d’un coup, d’une seule gorgée brûlante et énervée. Elles attentaient, sûrement, et depuis leur hauteur elles la surplombaient complètement. Pendant les secondes qui suivirent, Haz hésita à respecter les ordres muets du vainqueur. Finalement elle but sa liqueur d’une traite et se dit que, jeudi prochain, elle commencerait par la vodka.


la suite à la page 2

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