[Fiction] L’encre de nuit

1 — le souvenir de la nuit

1961 Venise

Les étoiles, là-haut, m’ignoraient. Je marchais sur les ponts de Venise à la manière d’un fantôme solitaire. La nuit se reflétait sur l’eau et l’eau s’écoulait dans l’obscurité. Seuls un prisme brillant et le clapotement à peine audible des flots me rappelaient leur présence. Mes pas se perdaient dans une ville hantée par des masques et des sourires. Le murmure du vent me révélait la cruauté de la réalité qui se cachait derrière les façades. Ce soir-là, les nuages avaient disparu, et j’en tremble encore.

Il y avait du bruit dans un bar dont tout le monde avait oublié le nom. Je ne discernais plus les formes. Les sourires étaient devenus des lames avec lesquelles j’avais peur de me couper. L’air était saturé par l’odeur de la cigarette et de la tristesse. Ici, les inconnus venaient se réfugier lorsque la nuit les effrayait. Ici, les hommes venaient s’enterrer lorsque la vie les terrifiait. Les rires fatigués s’élevaient comme la fumée qui me piquait les yeux. Ma boisson luisante brillait dans les ténèbres de ce bruyant cimetière. Je la vidais d’une traite, j’eus la gorge et le cœur en feu. Je ne me sentis pas mieux.

« Est-ce que tu veux danser ? »

Et me voilà dans des bras que je ne connaissais pas. La musique venait de loin, comme si elle amenait avec elle le secret d’un mystère orphelin. Pour moi, ça avait peu d’importance. La lumière se mélangeait à l’obscurité. À l’abri dans les bras blancs d’une femme à la robe rouge, je me sentais libéré. Protégé de la nuit et de la lune qui éclairait les cadavres. Mon cœur devenu sourd, je pouvais danser en paix.

Je valsais entre les corps sans visage, dans un monde où les couleurs s’effaçaient. Je ne discernais plus les sourires. Les poupées de porcelaine de mon enfance m’observaient avec leurs yeux peints depuis leurs étagères. Mais caché derrière nos mouvements, rien ne pouvait m’atteindre sans que je puisse l’esquiver. L’adrénaline de la chorégraphie circulait dans mes veines comme je circulai dans la salle. Je m’agrippais à ces bras qui ne m’avaient jamais paru plus réels, plus rassurants.

Nous avons virevolté pendant un moment. Après, son rire m’a assailli et j’ai cru m’écrouler. J’ai relevé mes yeux tremblants et j’ai vu les siens brûler. Ce soir-là, l’enfer m’a envoûté. Et lorsque nos jambes se sont transformées en statues et qu’elle m’a lâché, j’ai su que je venais de perdre ce que j’allais chercher le restant de ma vie.


2 — les mots effervescents

J’avais les doigts qui tremblaient, me tiraillaient, incapables d’abandonner l’idée de remuer. Tout mon esprit s’accordait sur cette convulsion terrible. Le souvenir de cette femme ne me laissait aucun répit. Il y avait ses bras, fins et protecteurs, son pâle visage et son rire ; toute cette physionomie me hantait. Les images se succédaient devant mes yeux sans que je puisse rien n’y faire. Elles étaient insaisissables ; j’avais beau tendre la main, elles restaient hors de ma portée comme des astres moqueurs. Ces bribes de souvenirs commençaient à me rendre fou.

J’aurais aimé les attraper, les capturer comme on le fait avec les papillons. Les mots étaient mes seuls filets. Pourtant, ce matin-là, alors que ma mémoire brûlait encore, j’eus l’impression que mes filets étaient troués. Je me sentis impuissant face à cette femme qui ne vivait déjà plus que dans mon esprit. La vraie, j’étais certain de ne plus la revoir, mais peu importait. L’autre continuerait d’exister dans mes rêves.

J’étais là, dans cette chambre d’hôtel aux allures de décor de plateau télé morbide. Les vitres filtraient à peine la lumière aveuglante du soleil italien qui incendiait la pièce. Derrière moi, Venise s’étendait, Venise triomphait. Mais moi, je préférais me tenir dos à la fenêtre, dos à la grandeur d’une ville remplie de petites rues. J’ignorais les rayons étincelants et vainqueurs qui se reflétaient sur l’eau jusque dans les yeux des enfants. Je fis face à ma machine à écrire achetée par mon père avant qu’il meure, celle que je n’allais jamais quitter et qui n’allait pas le faire non plus.

Mon regard se fixa sur la page installée dans ses mâchoires. Sur cet écran blanc, les images de la veille recommencèrent à prendre vie. La femme se releva dans ma mémoire telle une marionnette tirée par des ficelles habiles. Je revis ses mouvements, amples, beaux. Pour la seconde fois, je me sentis voler, emporté par les bouts de pellicule filmés dans mon esprit. Mes mains se mirent à danser, exactement comme je l’avais fait dans ses bras. Au rythme d’une musique qui ne résonnait plus que dans mes vagues souvenirs, mes doigts frappèrent sur les touches, désignèrent des lettres qui n’avaient de sens que lorsqu’elles s’assemblaient. Mon papier blanc devint noir. L’effervescence traversa ma vision, circula dans mes veines, mon cerveau. Je partis ailleurs, je partis nulle part, avec les mots. Il n’y avait rien d’autre que ses bras, comme la dernière fois. Le monde avait disparu, il avait gelé ou brûlé, peu importait. Je ne voulais pas m’arrêter. Malheureusement, la séance se termina  quand, essoufflé, je crus avoir tout rêvé. Les images s’étaient usées, je craignis les avoir trop utilisés.

Mais, si ce matin-là des pages s’étaient remplies, noircies ; quelque chose en moi s’était creusé à l’instant où j’avais cessé d’écrire. Je compris très vite que les souvenirs de la veille ne me suffiraient pas : il fallait que je revoie cette femme. Je voulais combler le vide qu’elle avait eu l’audace de créer.


3 — le nom empoissonné

J’étais revenu sur mes pas. Les pensées agitées, les jambes lancées, le souvenir de ma rencontre sur mes rétines, j’avais retrouvé les lieux du crime.

Le matin se levait lentement ; les rayons du soleil traversaient les vitres et éclairaient une partie de la pièce. L’autre était encore plongée dans l’obscurité. Une odeur d’alcool bon marché et de désespoir y flottait toujours. Les tables et les chaises gisaient là, nues comme des squelettes. Elles gardaient la trace de la veille, des éclats de rire et de verres des clients trop bruyants. Dans un sens, elles étaient le fantôme d’une fête passée et d’une décadence qui n’attendait que la nuit pour recommencer.

Il était encore trop tôt pour que les vénitiens se réveillent ; la salle était vide. Je me dirigeais d’un pas mal assuré vers le comptoir où le barman, un homme trapu armé d’une moustache aiguisée, me regardait d’un œil sinistre.

– Je cherche une femme qui était là hier soir, dis-je sans m’assoir. Nous avons dansé ensemble. Elle était belle, très belle.

– Gamin, si tu crois que je me souviens de toutes les jolies filles qui viennent ici, tu délires, répondit l’homme en haussant les épaules.

– Celle-là était inoubliable.

– Elles le sont toutes.

– Son rire l’était particulièrement. Faites un effort, voulez-vous ? C’est important.

Il fronça les sourcils puis me fit signe de partir d’un geste irrité. Je restais immobile, bien décidé à n’aller nulle part. Pendant quelques longues secondes, aucun de nous deux ne bougea. Finalement, en voyant que je n’ai pas l’intention d’abandonner, il souffla :

– Seulement si tu me fous la paix…

– Marché conclu.

– Bon alors, elle était comment ta gonzesse ?

– Grande, il me semble. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit et ses lèvres celle du sang.

– Ça ne serait pas plutôt un vampire que tu cherches ? plaisanta l’autre, amer.

– Vous vous souvenez d’elle n’est-ce pas ? Savez-vous qui elle est ?

– Il y a bien une femme… commença-t-il.

– Oui… ! m’exclamai-je sans pouvoir me contenir ; je m’accrochais à ses lèvres abîmées.

–… qui fait tourner toutes les têtes. Elle se présente à eux sous le nom de Maura. Chaque soir, elle est là dans mon bar. Tous les jeunots la dévorent des yeux sans oser aller la voir, tandis que les vieux qui ont des bagues et des dents en or se l’arrachent. La petite ne manque jamais de travail. Pourtant…

– Pourtant ?

– J’ai entendu des choses étranges à son propos. Des rumeurs. On dit qu’elle ne serait rien d’autre qu’une sorcière.

Je fronçais les sourcils.

– Si j’étais toi, et si c’était elle, je laisserais tomber l’affaire. De toute façon, vu ta tronche et tes chicots jaunes, t’as pas de quoi te la payer.

Un ricanement amer s’échappa de mes lèvres.

– Merci beaucoup, déclarai-je tout de même, votre aide est précieuse.

– C’est ça, maintenant dégage.


4 – l’envers du soleil

Dans ma nuque perlaient des gouttes de chaleur et la couleur ocre était tout ce que je voyais. Le vent avait disparu, laissant ma peau se lamenter dans le feu. Mes sensations se trouvaient distordues, comme l’air qui perd sa consistance sous le poids de l’enfer. Le soleil s’écrasait longuement sur l’inconnu et dans le même mouvement, la soirée tombait. Derrière moi l’eau de Venise éclatait de malice. Toute la lumière orangée qui saupoudrait la ville, comme une épice agressive, tendait à rendre les ombres encore plus terribles.

J’attendais sur la piazza San Marco, seul au milieu d’une multitude intrépide. On n’y respirait plus, on n’y discernait plus de sortie. L’odeur de l’eau de Cologne et celle de Venise se mélangeaient ; elles avaient des relents de mauvais jours. Les jambes vénitiennes se lançaient avec vigueur. Je fermais les yeux un instant : le capharnaüm grave qui m’entourait me faisait penser à mille tambours désordonnés, mille fourmis géantes foulant la terre pour m’enfermer derrière le bruit. Les paroles me venaient aussi en brides, en exclamations et en insultes. Il y avait une telle impétuosité dans les manières de certains italiens que je sentais ma tête tourner. Je n’avais jamais vraiment supporté ce genre de tumulte ; ça me donnait l’impression de toujours devoir en faire plus pour pouvoir être au niveau quand j’étais celui en face.

Assis sur un banc, entre les pigeons et les costumes bien repassés, je patientais, les nerfs en pelote, que ma muse effleure mon champ de vision. Chaussée de talons noirs et d’une robe rouge nuit et jour, je savais qu’elle traversait la place à six heures après avoir rendu visite à sa mère qui habitait de l’autre côté de la ville. La voilà qui arrivait. Ses longues jambes dansaient, j’étais hypnotisé. Dans ses gestes, la jupe se soulevait de temps en temps, laissant entrevoir une infime partie de ses cuisses. On aurait dit une fleur de tissu, un poison mortel. Mon coeur sembla s’arracher de ma poitrine pour partir avec elle. Je me levai. San Marco se transforma alors en un dédale de sables mouvants. Je manquai plusieurs fois de me faire engloutir. Ma respiration était désordonnée et la clameur sifflait dans mes oreilles comme le cri perçant d’une déesse énervée. Je peinais déjà à suivre la mienne. Maura se jouait-elle de moi ?

Je sortis enfin des griffes de la grande place. Sa silhouette réapparut clairement dans mon champ de vision. Je pouvais voir sa robe rouge avancer entre des murs sombres qui semblaient la recouvrir toute entière et s’imaginaient d’avance la dévorer. Facile, dès que l’on quittait le soleil du grandiose, c’était au tour des ombres de glisser sur les pavés en sifflant. Mais l’astre céleste avait détourné ses yeux de cette femme qui s’enfonçait dans les ténèbres de la ville. Je continuai à la suivre. Bientôt les cris de la foule furent remplacés par les murmures de l’eau. Certains ricochaient sur les façades qui se rapprochaient les unes des autres inexorablement à mesure que l’on avançait, avec la lenteur terrifiante des mâchoires. Maura traversa un pont et s’arrêta un instant pour regarder les flots glisser discrètement dans les canaux.

Je la rejoins. Quand son visage d’ange — ou de démon, je ne sais pas — se retourna vers moi, je plongeais dans ses yeux. Ma gorge devint sèche. Ma vision se troubla. Et comme si ça ne suffisait pas, en me voyant si impuissant face à elle, elle se mit à rire. Je défaillis une nouvelle fois et tombai dans ses bras. Je ne voulus plus les quitter. Son cœur battait contre moi, comme la cloche qui allait annoncer ma mort. Je soufflai alors « Reste auprès de moi pour toujours »


5 — les sortilèges piégés

Maura était là, nue, dans mon lit. Ses yeux luisaient dans une pénombre blonde qui venait tout droit de la lune, on aurait dit des sortilèges piégés. Un geste et ils se jetaient sur moi, ils m’arrachaient la gorge. Je tremblai. Le matelas était froid, les draps lisses. Autour la pièce semblait plongée dans une immobilité presque mystique, semblable à celle d’une statue, clair-obscur ; chaque meuble me considérait avec scepticisme et murmurait des paroles dans une langue ancienne, inconnue. Une voix s’éleva au milieu des autres. Maura me demanda « Ça va ? », je ne répondis pas. Son regard ne voulait pas me lâcher. J’ignorais si mon cœur allait tenir le coup. Sa présence me faisait sentir si petit… comme si j’expérimentais une apparition inédite qui ne pouvait pas se réduire à la compréhension d’un homme.

La jeune déesse aux pupilles précieuses prit alors ma main dans la sienne, et je l’observais la poser sur sa poitrine avec le silence d’un croyant. Son mouvement était lent, délicat. Je me dis que ça devait être l’habitude qui l’avait rendue si adroite et imprudente à la fois. Mon attention se reporta sur le corps que j’avais en face de moi. Elle avait la peau blanche comme une carte au trésor. J’étais certain que ses grains de beauté cachaient un secret. Un sur la nuque, un autre sur la cuisse, et deux sur la poitrine où était posée ma paume. Ses seins n’étaient pas gros, pourtant, ma main paraissait ridicule à côté de leur perfection. S’il devait réellement y avoir une fortune dissimulée, elle était là sans aucun doute. Je sentis la chaleur de sa peau sous mes doigts. Quand je les glissai le long de ses courbes, ils s’échauffèrent encore davantage.

Les ombres commencèrent à se mouvoir.

Je ne voulais pas fermer les yeux, ne serait-ce que les cligner, par crainte de perdre une portion de ce moment intemporel. Ce moment où j’ai vu les couleurs disparaître, tomber dans une cascade chaude et douce qui ne laissait la place à aucun doute. Notre équilibre se balançait avec langueur et manquait sans cesse de se briser. J’étais fébrile. Prêt à tressaillir. Nos corps se mélangeaient. Je discernais le contour de ses joues, celui de son cou dans un contre-jour imaginé. Une scène parfaite, une sensation céleste. Seuls nos soupirs me rappelaient que j’étais encore sur Terre. Son regard ne faiblissait pas. Il avait suffi d’un geste, j’étais ensorcelé.

Je m’endormis une fois fini, l’après-midi se terminait. Le matelas était chaud, les draps froissés. Je fermais les yeux, et la dernière image que je vis fut le sourire glacé de cette sacrée sorcière.


6 — la plaie de papier

Le lendemain matin, j’ai trouvé mon lit vide. Mon porte-monnaie l’était aussi, laissé pour mort comme un soldat à la guerre sur les lattes du plancher. Le soleil m’avait réveillé. Il traversait la fenêtre sans honte et ses rayons illuminaient une partie de la pièce avec une force qui me brûlait les yeux. Tout sentait le renfermé, la chambre aux murs blancs et la prison qu’était ma peau moite ; on aurait dit une odeur de feu éteint ou de fête trop lointaine pour qu’on en entende la musique. J’avais l’impression d’être assommé pour ces horribles sensations. Parmi lesquels, le silence sordide qui planait autour de moi. C’était un silence d’absence, que j’allais haïr pour le reste de mes jours, car chaque meuble nu me répétait que Maura était partie.

Je me levais, mais je n’avais pas faim. Même le parquet glougloutait de lave. Je m’assis devant ma machine à écrire, le corps las et la peau en feu. Le soleil ne s’en allait pas. Était-il là pour me murmurer ses moqueries dans le creux de mon oreille ? Je détestais ce genre de cirque. Mes doigts commencèrent à taper, mais rien de bon n’en sortait : tout était à brûler. Les touches mécaniques noires me fixaient avec le même regard que les yeux d’un monstre hideux. Voilà. J’étais piégé et mes idées aussi. Mon esprit ne pouvait se détourner de l’image de ma muse, de ses seins blancs et de ce qu’elle pouvait faire en ce moment. Était-elle dans les bras d’un autre homme ? Ah ! Cette seule pensée me rendait fou. J’arrachais le papier de ma machine, le jetai à terre.

Je retournais sur le lit, les draps étaient en désordre, éparpillés. Il en était de même de mes sentiments. Mes yeux se fermèrent ; j’essayais de me replonger dans mes souvenirs de la veille, de pouvoir atteindre la chaleur de sa peau et de ses soupirs comme on tend les mains vers le ciel. Mais les sensations n’étaient plus les mêmes, elles avaient été diluées ; quelqu’un avait mis de l’eau dans mon bon vin. Sur ma langue, un goût désagréable. Je rouvris les yeux et ne pus m’empêcher de me sentir frustré, impuissant face à l’absence de Maura. Elle qui avait habité ses draps pendant une nuit. Maintenant, c’étaient eux qui me paraissaient nus, comme des voiles sans princesse à couvrir.

Mouvement inverse, je me levais une nouvelle fois. J’étais bien incapable de rester immobile et commençai à tourner dans ma chambre d’hôtel aux airs de décor de théâtre. L’envie de tout détruire passa dans mes mains ; je voulais voir le bois se briser sous mes yeux, sous ma force ; je voulais que ma rage, ma frustration éclatent ; je voulais faire du bruit et faire disparaître mon impuissance. Je refusais que mon cœur soit le seul à souffrir, et surtout pas en silence.

Je me servis un verre de whisky dans l’espoir de dissoudre ces idées coûteuses. Le liquide me brûla la gorge, j’en repris un deuxième. La bouteille fut vide trop vite. Ce fut au tour des mots de m’appeler. Certains virevoltaient dans ma tête à la manière de plumes que le vent emporte, impossibles à attraper. Je les voyais bien, ces fourbes, ils fuyaient mes mains. Tandis qu’ils volaient au-dessus de moi, en se moquant de mon immobilité, de mes pieds accrochés à la terre, ils murmuraient dans leurs barbes des secrets dont je ne pouvais pas saisir le sens. Une fois de plus, je me retrouvais l’homme le plus impuissant du monde.

Je fis tous les efforts possibles pour m’asseoir devant ma maudite machine à écrire. La fureur qui avait envahi mon corps se concentra au bout de mes dix doigts. Ceux-ci se libérèrent de mon emprise et partirent papillonner aux côtés des mots. Ma vision s’obscurcit, mon chambre disparut et je me laissais couler lentement. Je me noyais. C’était le prix à payer pour connaître les secrets qu’ils renfermaient. J’avais le cœur en feu, une plaie encore fraîche. Elle faisait un mal fou. J’avais besoin que ça s’arrête, oui j’avais besoin que Maura revienne. Et pour ça, j’étais prêt à tout.


7 — les squelettes souriants

Les fantômes avaient quitté le bar de la dernière fois. Une lumière et les éclats d’une fête bruyante s’avançaient jusque sur la rue et je me sentais déjà nauséeux. Malgré ça, je n’hésitai pas longtemps à entrer : la volonté de retrouver Maura tremblait dans mes veines. J’avais passé la journée paralysé, la vision nébuleuse. L’odeur d’alcool, de cigare et de sueurs qui régnait en maître dans la pièce asphyxia mes poumons dès que je franchissais le pas de la porte. Cet endroit, pensai-je, est un concentré des pires vices de Venise. On aurait dit un petit enfer, une fête aux relents de désespoir. Toujours et encore, c’était une impression de fatigue, de rires sans joie, de corps qui craquent, qui imbibait la salle. Je frissonnai. Le pianiste, dans le fond, frappait son clavier avec une vigueur qui donnait mal à la tête. Un peu plus loin, j’aperçus le barman derrière son comptoir infesté d’ombres sèches. Il semblait travailler dur pour ignorer les vapeurs de son établissement. Je m’approchai. Lorsqu’il me vit, ses yeux noirs se levèrent au ciel, un ciel auquel il ne croyait plus.

– Je t’ai fait quelque chose gamin, pour que tu reviennes me faire perdre mon temps ?

– J’ai seulement pensé…

– Ta sorcière. C’est à propos d’elle n’est-ce pas ?

– Il s’est passé quelque chose ? Vous savez quelque chose ?

– Justement non, j’ignore tout. Elle n’est pas venue hier soir.

Il caressa sa moustache avec ses gros doigts et, en regardant son bar à la manière d’un roi qui observe son territoire, il dit :

– C’est la première fois depuis deux ans. Cette fille était travailleuse. Tous les clients qu’elle avait ici ont dû se résigner à prendre une autre femme pour passer leur soirée. Ça aura forcément des répercussions sur ses affaires.

– Vous savez où je pourrai la trouver ? demandai-je le cœur battant.

Je le vis secouer la tête. J’allais insister, reposer ma question une nouvelle fois, mais une voix rêche sortie tout droit de la pénombre m’en empêcha.

– Maura a disparu.

Mon estomac se serra. Impossible. Mon attention se décala sur celui qui avait osé annoncer un tel malheur. Je découvris un homme habillé en noir, assis au comptoir. Dans sa main luisait un whisky encore intact qu’il faisait tourner avec avidité. Son dos était courbé et son visage creusé, livide, presque cadavérique, marqué par des rides aussi profondes que des blessures. Je pris ensuite conscience qu’il me montrait toutes ses dents jaunies. Ses lèvres pointaient comme celles d’un vieux clown : il me souriait. Le malaise me donna un coup dans l’estomac. Mais lorsque j’aperçus son regard, sa demi-lune carnassière me parut très amical.

Ses yeux brillaient, jaunes, terrifiants, comme des poignards venus des tréfonds de l’obscurité. Ils s’agrippaient à moi, ils ne voulaient pas me lâcher. Mon sang se glaça dans mes veines ; je faillis trébucher sous la pression. J’étais au milieu d’un cimetière, on entendait les croassements de la lune, des cadavres sortaient de terre. Crac crac, leurs vieux os se mouvaient. Ploch ploch, leurs squelettes dans la boue. Ils venaient me chercher. Leurs visages aux orbites vides me souriaient comme les poupées de mon enfance. Ils m’attrapèrent la jambe. La lune et sa sœur jumelle me regardèrent me faire dévorer.

La nuit est plus noire que les ténèbres.

Je revins finalement dans le bar aux effluves de fête et de vivant. Tout juste échappé du royaume des morts.

– Pourquoi ? questionnai-je alors l’inconnu. Pourquoi dîtes-vous que Maura a disparu ? Que lui est-il arrivé ?

Le vieux corbeau se mit à rire. Il ne me répondit jamais.


8 — l’eau pourpre

J’avais le cœur en feu et l’esprit qui battait de l’aile. Retrouver Maura était désormais tout ce qui m’importait. Venise l’avait enlevé, et, piégée dans son labyrinthe, elle m’attendait.

Le bar lumineux s’éloigna de moi rapidement. La nuit tombait. Je laissais mes jambes me porter à travers les ruelles, les artères de la ville. Je rencontrais beaucoup de visages sur mon chemin. Aucun d’eux ne me parut bienveillant. Ils semblaient tous pompés vers le cœur d’une cité cruelle, le diable qui m’avait pris tout ce que j’avais. Les yeux étaient globuleux, les mains moites et les voix se cognaient contre les murs encore et encore comme des insectes stupides qui s’écrasent sur des vitres. Leurs paroles se mélangeaient dans ma tête. Ça n’avait rien d’intéressant. Je les ignorais, les refoulaient dans un endroit de ma cervelle où ils ne pouvaient plus m’atteindre. Seuls. Petit à petit, pas après pas, je m’enfonçais dans les profondeurs de Venise. Les petites ruelles étaient plus fourbes que les grandes, leurs pupilles plus jaunes. Elles gardaient beaucoup de secrets qu’elles ne partageaient jamais avec les places bondées. Leur rancœur, leur jalousie les rendaient mauvaises. J’entendis leurs murmures et leurs rires lorsque je frôlais leurs murs.

J’arrivais près d’un des nombreux canaux qui parcouraient la ville, une autre longue veine bleue le long du bras. J’y vis couler du sang. Celui de Venise, sûrement. Lentement, je m’approchaiq. Il y avait mon reflet en bas, mon image imprimée dans l’éternité des flots. Et elle avait l’air paisible, presque heureuse ! La voilà qui souriait, qui riait. J’aurais aimé connaître cette joie moi aussi. J’aurais vendu mon âme pour la toucher du doigt. Ma main se tendit vers son visage aux expressions liquides, se déploya comme un oiseau se libère de ses ailes. Les ombres de dentelle, les ombres de soie, plus aucune d’elles ne pouvaient m’attacher à la terre. Je souhaitais me laisser couler dans les rires de Venise. Mon corps se balança près du bord, avec le même mouvement qu’une aiguille qui tombe un peu plus dans l’heure fatidique. Je me sentis basculer.

Une main se posa sur mon épaule et me retint de chuter. L’aiguille s’immobilisa puis se brisa. Une respiration froide vint souffler dans ma nuque, amenant avec elle une ombre qui ne signifiait rien de bon. La pression qu’elle appliquait pour me maintenir en vie me rappela celle de la mort. Sa poigne était dure, ses doigts comme des serres. Je n’osais pas me retourner vers elle. J’avais peur de son visage, de ses yeux.

– Pas maintenant, pas comme ça, dit alors la voix rocailleuse.

Il me lâcha. Mon cœur, comme la mouche que l’on attrape dans sa main puis que l’on relâche par pitié, put recommencer à battre. Tous mes os restèrent immobiles, attentifs comme si leurs vies en dépendaient. Je l’entendis tourner les talons. Clac, clac, ses pas sur les pavés de la ville s’évaporèrent progressivement. Je ne me relevais que lorsqu’ils eurent complètement disparu. Mes jambes se remirent à avancer, à se jeter dans le vide dans l’espoir de trouver un jour la fin. Il fallait que je me concentre, j’étais venu chercher Maura dans ces couloirs de chair et de sang. Qui sait ce qui avait bien pu lui arriver ? Avec la Mort dans les parages, je tremblais pour ma muse.


9 — le ciel du dernier jour

Le soleil était haut dans le ciel. Sa lumière me brûlait la peau et m’empêchait d’ouvrir grand les yeux. J’aurais dû lui dire de cesser ses caprices, de me foutre la paix une bonne fois pour toutes. Mais ma tête aussi me faisait souffrir. On y jouait un concert désordonné de hurlements. Point d’orgue quand je m’arrêtais pour reprendre mon souffle. Puis le bourdonnement poursuivait ses airs de fin du monde comme des présages funestes. J’avais du mal à marcher droit. Lorsque j’arrivais sur une esplanade, ouverte sur le ciel comme la chemise d’une femme laissant apparaître ses clavicules, je me rendis dans le bar le plus bruyant. Je n’y trouvais pas Maura. Son absence m’irrita d’autant plus que je savais la mort glisser dans la ville. L’orchestre entama un second mouvement, plus rapide encore que le précédent. Où était-elle, bon sang ?

Je fis signe au barman de me servir un verre de vodka pour faire passer le goût de frustration sur ma langue. Lui n’avait pas de moustache, mais un air fatigué sur son visage. Autour de nous grouillaient de corps désarticulés. Même les éclats de rire se fracassaient sur le sol ou sur mon crâne. J’avais du mal à regarder l’homme s’agiter, tous ces mouvements superflus me donnaient la nausée. J’étais submergé. Le plancher tanguait, les couleurs se balançaient d’un côté, de l’autre, sans me laisser le temps de reprendre mes esprits. Le tintement des verres me paraissait déjà lointain. La mer était là, prête à m’emporter dans ses vagues cruelles, prête à faire de ma vie un enfer bleu. Son odeur salée avait des relents d’alcool et d’eau de Cologne. Voilà qui devait m’achever. Mon bateau menaçait de me jeter par-dessus bord à chaque instant et mon mal était terrible. Les flots énervés s’écrasaient contre mon embarcation de fortune, sans pitié ni sagesse.

Je bus le verre d’une traite. La liqueur glacée sembla grincer dans ma gorge pendant sa descente brûlante. La tempête autour de moi me fit tout de suite moins peur ; je me sentis un peu moins mourir. Je recommençais. Une, deux, six fois. On me servit la bouteille entière. Il me fallait bien ça si je voulais retrouver Maura dans les Limbes.

Dehors, le soleil gouvernait son monde, seul. Avec la même attitude qu’un despote tyrannique, ils surveillaient ses sujets et les abrutissaient. Son odeur s’introduisait partout ; elle collait à la peau luisante, s’imprimait sur la rétine cendrée. Quel fourbe ! Il avait profité de ma brève absence pour engloutir Venise tout entière. Et enfin, lorsque je mis un pied à l’extérieur, il m’arracha les yeux avec fureur. Je criais de douleur. Mon hurlement s’enfuit plus haut que les toits, me laissant comme un idiot les pieds piégés sur terre. Sur cette place transformée en tribunal macabre, il n’y avait plus rien à rêver, plus d’espoirs pour me sauver. La lumière tomba. On entendit les cloches sonner. Chaque son résonnait contre les pierres millénaires, sur la surface de l’eau qui ne revient jamais. Je vis alors le ciel s’obscurcir, plus sombre encore que le vin des derniers jours. Le rouge monta sur les tours rongées par le temps comme des vipères sur les jambes des géants. Au-dessus de ma tête, les rires des corbeaux. Ou étaient-ce des charognards ? J’étais bien obligé de me rendre à l’évidence : j’étais devenu la proie au centre. J’étais le condamné. Tous les visages, tournés dans ma direction, me le firent sentir. J’étais le condamné.

Je tentai de me détacher cette scène lugubre. Mais mon corps était lourd, fatigué. La noirceur du plafond céleste m’accablait. Je m’exclamais aux habitants des Limbes : « Je cherche Maura ! ». Mais ils me rirent tous au nez, comme le vieux corbeau du bar dont tout le monde a oublié le nom. Je me sentis défaillir. Tandis que leurs ricanements glacials redoublaient de méchanceté, je vis le ciel tourner. Les corps se mirent à bouger, la terre à trembler, et je m’écroulai.


10 — la fin dans les flammes

Je me réveillai avec le corps déchiré. Chacun de mes muscles me faisait un mal de chien. Tordus, échauffés, les ligaments tendus… quelqu’un avait ajouté du feu à l’intérieur. Ils tiraient comme s’ils voulaient s’enfuir. Mais que fuyaient-ils ? Mes veines, elles, transportaient un sang brûlant et noir. Un sang qui avait pourri au soleil de Venise, à cause de la cruauté des hommes et de la poésie. Pas étonnant que mon cœur ne sache plus lutter. Il se trouvait complètement écrasé sous le poids d’un monde que je haïssais. J’eus aussi du mal à ouvrir les yeux, quelqu’un devait avoir cousu mes paupières avec du fil rouge. Mais quand enfin j’aperçus la lumière et que ma raison me revint, je découvris mon chambre d’hôtel dévorée par des flammes immenses.

Ses sorcières cherchaient à monter jusqu’au ciel et à ne laisser que des cendres derrière elles. Mon retour dans la réalité fut immédiat, je me cognai même le crâne contre un coin de mur au passage. Une épaisse fumée noire avait envahi tout l’espace. Elle chassa bientôt l’air de mes poumons et me brûla mes yeux. Je tentai de la faire reculer avec de grands gestes, mais comme un démon, elle revenait toujours plus obscure et affamée. Je quittai mon lit dans lequel je m’étais réveillé quelques secondes plus tôt. Impossible de me souvenir comment j’avais atterri chez moi.

Qu’avais-je fait ?

La chambre était pris sous les flammes, ses êtres au corps aussi frétillant que dangereux, à l’avidité terrifiante et surtout à l’indifférence la plus glaçante qui soit. Elles mangeaient avec un appétit effrayant ma table en bois, mes étagères et surtout mes livres. Je tentai, dans un élan désespéré, d’en sauver quelques-uns, mais le feu me sauta dessus. Je reculai aussitôt, le souffle court. Je tombai à terre et bientôt je compris que j’étais piégé.

La chaleur continuait à devenir de plus en plus étouffante, infernale. Ma peau se transformait lentement en prison sale et brûlante, je ne pouvais pas m’en débarrasser. L’incendie prenait tout. Le crépitement bourdonnait dans mes oreilles à la manière d’une malédiction. Son odeur, celle qui me criait que ma chambre d’hôtel était en train de cramer, me boucha les narines. Je tremblais comme une feuille et je savais que j’allais être réduit en cendres. Enfin, après tout ce temps, j’étais arrivé en Enfers.

Même le soleil avait fui face au feu. Sa lumière ne passait plus par la fenêtre : l’obscurité était tombée. Seule la lueur affreuse des flammes permettait de discerner les contours des meubles squelettiques. Mais celles-ci projetaient aussi des ombres qui sillonnaient le cadavre de la chambre à la manière de croque-morts aux grandes dents. La danse du rouge et du noir me donnait la nausée. Progressivement, ils montaient au mur jusqu’au plafond. Ce dernier ne leur résista d’ailleurs pas longtemps : une des poutres qui le soutenait fut prise dans l’incendie. Elle tomba à terre dans un fracas qui fit trembler le bâtiment entier, mon cœur et mes tripes. Les flammes redoublèrent après ça. Leur appétit ne semblait jamais s’amenuiser, au contraire, et continuait d’engloutir mon monde. Plus grandes, plus dangereuses, indomptables, vicieuses et viscéralement méchantes, elles s’approchaient de moi. Leur rire me glaçait les veines.

J’étais au sol, impuissant comme un enfant. Elles, elles me surplombaient, elles me grondaient. Mon cœur me criait que j’allais bientôt être dévoré. Tous mes sens étaient déréglés, alors j’ai cru ses paroles. Le regard plongé dans la folie de cette incandescence, je ne distinguais plus mon monde autour. Il n’y avait rien d’autre que la danse de ces foutues flammes que je maudissais. Leurs mouvements se projetaient sur mon esprit comme les ombres sur le mur, ces derniers laissaient des marques de brûlures. Je ne pensais vraiment pas m’en sortir. C’était un cauchemar. Je haïssais ces couleurs vives, cette lumière aussi fausse que le reste de Venise, cette fureur qui me tirait vers le bas. J’en avais assez. Je voulais partir, m’échapper de cette prison bruyante. Mais j’étais piégé, merde, j’étais condamné. Je me pris la tête entre les mains, mon crâne était brûlant. C’était de la torture. Je secouai tout mon corps, dans l’espoir que tout disparaisse. Je criai, dans l’espoir que ça les effraie. Elles, les flammes, eux, les rires, les regards, les bras, les cadavres. Et les poupées de mon enfance, allaient-elles fondre comme moi dans le feu de leur colère ?

Avant de fermer les miens pour la dernière fois, j’ai vu leurs yeux sans pupilles dans la peau des flammes. Et je me suis mis à rire de leur cruauté.

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