[Fiction] Le garçon aux corbeaux

Owen était le garçon aux corbeaux. Là où il passait, on trouvait toujours les oiseaux au plumage sombre. Lorsqu’il marchait dans les rues, ils survolaient sa tête, dans les parcs ils croassaient sur le banc d’à côté et il arrivait même qu’ils passent la nuit sur le rebord de sa fenêtre. Les corbeaux demeuraient près de lui comme des sentinelles aux yeux luisants. Ces derniers ne dérangeaient pas particulièrement le garçon : il avait appris à vivre avec eux et même à apprécier leur présence. Au fond, ces oiseaux cyniques avaient un rôle important dans sa vie et ils tenaient même, en quelque sorte, compagnie à l’adolescent qui était la plupart du temps plongé dans une triste solitude.

En effet, Owen souriait rarement, si bien qu’une expression morose s’était installée sur son visage en permanence. Il avait l’habitude de se montrer insensible face au reste du monde, de masquer ses émotions avec un air indifférent qu’il pensait protecteur. Ses yeux, pourtant, étaient vifs et le jeune homme ne cherchaient que le bonheur. Seulement, au fil du temps, cette quête personnelle s’était transformée en obsession pénible et la volonté d’être heureux, devenue désir urgent, encombrait son esprit comme un parasite qui rend peu à peu aveugle. Owen recherchait, poursuivait la joie à travers le comportement des personnes autour de lui, convaincu qu’eux seuls étaient capables de lui apporter. Mais malheureusement pour le garçon, les gens de son entourage le considéraient bien différemment de ce qu’il aurait souhaité. Lorsque, un peu par hasard, leur regard s’arrêtait sur lui, leurs traits se durcissaient en un instant. Et ainsi, son mal-être empirait toujours davantage.

La brèche devenant crevasse, l’adolescent sentait son cœur s’alourdir progressivement tandis que l’expression sur son visage s’assombrissait chaque jour. Il se persuada finalement que la présence des corbeaux installait une atmosphère malfaisante partout où il allait, à la manière d’un voile de ténèbres qui le couvrirait tout entier, et que c’était celle-ci qui inquiétait les gens. Cette théorie expliquait le rejet auquel il avait le droit, un peu lâchement c’est vrai. Mais malheureusement elle fit aussi basculer Owen dans une étrange paranoïa puisqu’il commença à croire que dans les rues on l’évitait, on le regardait de travers. Plus le temps passait, plus la situation décourageait le garçon et plus il se renfermait. C’était un cercle vicieux qu’il subissait quotidiennement, si bien qu’il finit même par ne plus supporter la présence des corbeaux qui, autrefois, le rassurait.

Un jour, alors que le jeune homme déambulait dans un parc près de chez lui, il aperçu dans une allée bondée, un autre adolescent de son âge. Ce dernier semblait être son parfait opposé : le teint pâle, les yeux en amandes et les cheveux aussi blonds que la lune. Et si le garçon aux corbeaux était du genre morose, celui-là était resplendissant de joie. Incapable de détourner son regard, Owen l’observa pendant quelques instants : il était assis sur un des bancs publics, entouré de colombes toutes plus blanches et délicates les unes que les autres. C’était comme si ces belles créatures lui prodiguaient une aura radieuse, presque éblouissante. Immobile au milieu de la foule et encerclé de symboles de paix, l’inconnu apparu à Owen comme une petite lune enveloppée d’étoiles. Et tous ceux autour étaient irradiés par leurs rayons de bonne humeur.

Immédiatement, le garçon aux corbeaux sentit son cœur se serrer et son ventre se tordre devant la joie de l’autre. Joie que lui n’avait pas. Il eut l’impression qu’un feu lointain se propageait sous sa peau. Plus il le regardait, lui et ses colombes délicates, plus il éprouvait un sentiment mauvais et destructeur. L’adolescent n’aurait pas su décrire complètement et proprement l’état dans lequel il était, mais celui-ci lui provoqua un certain malaise, très personnel et profond.

« Il parait tellement heureux, pensa-t-il jaloux, et tout le monde sourit lorsqu’ils l’aperçoivent avec ses oiseaux ! Un vrai petit ange, c’est ça ?! C’est ridicule… et pourtant, je ne peux m’empêcher de vouloir être sa place. Après tout, pourquoi ne pourrais-je pas l’être ? Pourquoi dois-je être celui que l’on évite, que l’on regarde étrangement ? Je veux être à sa place, pouvoir avoir le même sourire ravi et échanger mes maudits corbeaux contre ses belles colombes ! »

Le jeune homme solitaire regarda une nouvelle fois l’inconnu. Cette fois, il eut envie de crier de rage, d’étrangler ces espèces de pigeons blancs et de détruire tout ce qu’il y a avait autour de lui. Il se sentait emprisonné dans son propre corps, dans sa situation, et voulait s’en libérer à tout prix. Il le souhaitait si fort que ses poings semblèrent s’être transformés en boules de feu tant ils les avaient serrées.

« Puisque apparemment les colombes rendent les gens heureux, je vais en avoir une moi aussi ! »

Avec cette idée en tête comme une nouvelle obsession, Owen quitta le parc, fulminant. Le lendemain il alla acheter une colombe dans une animalerie. Mais alors qu’il se trouvait sur le chemin du retour, la cage sous le bras, le garçon remarqua que ses corbeaux avaient disparu. Aucun oiseau noir à l’horizon. Il eu immédiatement un pincement au cœur. Pourquoi étaient-ils partis ? Allaient-ils revenir ? L’adolescent ne put s’empêcher de penser que c’était l’achat de l’oiseau blanc qui avait fait fuir ses anciens compagnons. Cependant il décida d’ignorer cette pensée et il rentra chez lui en essayant de combler la déception de leur départ avec l’idée qu’il venait d’acquérir une colombe. Juste comme il le voulait. Pourtant, malgré ses efforts, Owen eut du mal à profiter de sa nouvelle acquisition et ne se sentit pas plus heureux que d’habitude. Au contraire. Mais dans un élan de mauvaise foi, il décida qu’il retournerait au parc le lendemain, avec sa colombe cette fois, pour voir si celle-ci faisait tout de même effet sur les autres.

Ainsi le jour d’après il se rendit dans le même parc, l’oiseau sur l’épaule. Ne sachant pas comment se comporter, il adopta une mine aussi inexpressive que d’habitude, cependant il guettait nerveusement la réaction et la gaieté des passants. Seulement personne ne lui sourit, même en voyant l’animal. L’adolescent se trouva incroyablement agacé par l’indifférence des promeneurs, bien plus que d’ordinaire. « Mais enfin, pensa-t-il furieux, j’ai une colombe sur l’épaule ! Ça marchait pourtant bien pour le garçon d’hier ! » Mais rien, aucun résultat, Owen eut droit aux regards inchangés des jours précédents. Il continua alors d’avancer sur les sentiers qui traversaient le parc, empruntant toujours ceux où il y avait le plus de monde comme un enfant désespéré à la recherche de reconnaissance.

Soudain il remarqua le garçon aux colombes au loin, celui même qui lui avait faire connaître la jalousie extrême deux jours plus tôt. Encore une fois son visage était éclatant de joie et ses fossettes joliment creusées. Autour les passants souriaient de façon presque automatique lorsqu’ils croisaient son regard brillant. Encore une fois, le cœur du jeune homme solitaire se serra douloureusement. Cependant, il se rappela qu’il n’avait plus rien à envier à cet individu, puisqu’il avait désormais lui-même une colombe. L’ancien garçon aux corbeaux commença alors à s’avancer vers l’inconnu le pas léger pour exhiber fièrement sa nouvelle acquisition, mais il se rendit compte rapidement que le blond était seul sur le banc. Aucune trace des tourterelles blanches. Étonné et confus, Owen s’approcha davantage et le questionna :

« Où sont tes colombes ? demanda-t-il.

— Mes colombes ? répéta l’autre sans comprendre.

— Oui, celles qui t’entouraient l’autre jour, dans ce même parc.

— Oh ce ne sont pas mes colombes ! Elles étaient simplement là que je me suis assis. Je ne les ai pas revues depuis… J’aimerais beaucoup pourtant. Pourquoi me poses-tu cette question ? Elle fait partie du groupe ? demanda-t-il en pointant l’oiseau sur l’épaule de solitaire.

— Euh, non non. Celle-là c’est la mienne.

— Elle est très jolie, sourit le blond.

— Merci, répondit Owen très gêné. Désolé pour le dérangement, au revoir. »

Et il s’éloigna rapidement, la confusion brouillant son esprit. « Ce n’était pas ses colombes ? Mais pourquoi les gens continuent-ils de lui sourire s’il n’a pas d’oiseau ? » Le garçon se retourna de nouveau vers celui qui avait l’air si heureux et, en regardant son visage radieux, il comprit que si les passants lui souriaient sans arrières pensés, c’était simplement parce que la joie qu’il affichait fièrement allégeait leur cœur un petit peu. Rien avoir avec les oiseaux qui l’accompagnaient.

Le jeune homme réalisa bien vite sa bêtise : ce n’était pas à cause des corbeaux présents à ses côtés qu’il était mal vu, mais bien à cause de l’air malheureux qui marquait son visage. Lorsqu’il eut compris cela, Owen retourna au magasin où il avait acheté la colombe et rendit l’animal, le cœur lourd. Il prit ensuite la résolution d’imiter le garçon aux colombes et d’enfin embrasser la joie qui lui tendait la main. Car après tout, il n’avait besoin d’aucun oiseau pour être content. Ses corbeaux revinrent quelques jours après, tandis qu’il marchait, un sourire illuminant enfin ses lèvres.

écrit en 2018

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