[Fiction] Les mots du mur

« l’éclat des étoiles
dans le ciel est semblable à ta joie
dans mon cœur »
« si tu pleures 
petite fille
souviens-toi seulement
du chant du vent qui siffle 
et soigne les blessures de ton cœur »

Aaron se planta devant le mur, ahurit. Il n’en revenait pas. Les briques recouvertes d’enduit s’élevaient vers le ciel et s’étendaient de chaque côté comme une immense toile blanche recouverte de dessins, de graffitis et surtout, de mots. Cette immense cloison avait autrefois été construite pour séparer deux villages, devenus une seule et même ville depuis. Il ne restait aucune trace de cet ancien temps, excepté ce mur, seul vestige d’une aire révolue que la ville avait pris grand soin de recouvrir de messages ou de dessins pendant plusieurs siècles. On y voyait des couleurs, des visages, des slogans ou des poèmes. Il sembla à Aaron que ce mur était capable de capturer l’art, comme s’il s’agissait d’une toile d’araignée. C’était d’ailleurs de là que venait son surnom « le mur des arts ».

Désormais, il était une attraction, un lieu incontournable pour les touristes et artistes qui souhaitaient laisser une trace de leur passage sur terre. Voilà ce dont était couvert le mur, de traces indélébiles laissées par des âmes mortelles, de messages d’amour et de paix. Des messages écrits dans l’espoir de rester dans l’histoire. Le mur était une véritable œuvre d’art, collective et infinie.

Aaron s’approcha du mur, puis il posa d’un geste hésitant sa main sur l’enduit. Un frisson à peine perceptible parcourut son bras. C’était incroyable. Le jeune homme se sentait si près de tous ses gens qui avaient laissé leur réponse à la vie, si près qu’il avait l’impression qu’il pouvait presque les entendre. Aaron, émerveillé, se décida à chercher, derrière les grossiers graffitis, d’autres mots gravés pour l’éternité.

« le fumée dans les yeux
dans les cheveux

les fleurs dépérissent
elles fanent dans un soupir

danse légère et morbide
des plantes qui se balancent
et s’écrasent sur le sol

là-haut le soleil se prélasse
les éclats de son rire ne  gênent que toi

la fumée, il n’en a rien à faire
la fumée, il la surpasse de sa hauteur
la peur, la colère,
les doutes et la haine
il n’en a que faire »

Le garçon sourit en lisant les nombreux poèmes laissés sur le mur. Il sentait son cœur battre plus vite, l’enthousiasme circulait dans ses veines avec nervosité. Il ne put s’empêcher de se sentir heureux et fier face à tant de beauté laissée par l’humanité. Ça lui avait manqué. Voir le mur aussi coloré, aussi rempli et animé, oui ça lui avait manqué.

Dès son retour dans son pays natal, Aaron s’était rendu devant le mur des arts. Sa sœur lui en avait tant parlé. La renaissance du mur. Encore plus beau, encore plus libre. « Après que les autorités aient fait disparaître tout ce qui se trouvait sur le mur, avait-elle expliqué, les gens ont aussitôt recommencé à gribouiller dessus avec la volonté de créer une œuvre encore plus superbe. Une œuvre, cette fois, éternelle. Les mots sur le mur se sont remis à affluer et leur vérité à résonner à travers le monde, grâce aux réseaux sociaux. »

Une fois devant le mur, ces paroles prenaient enfin tout leur sens. Les mots, bien qu’ils soient inscrits sur l’enduit, semblaient répandre leurs messages, leurs secrets tout autour. Un voile mystique enveloppait la construction. Et aux yeux d’Aaron, l’aura qui s’en dégageait était la plus belle qui soit. Une aura criante de vérité, de liberté, dans un pays noir où l’on étouffait.

Deux ans auparavant, le mur des arts avait été complètement repeint. Ainsi les paroles de la population, leurs revendications de liberté, et avec eux, leurs espoirs, avaient été effacées. C’était le moment de grande répression. Des centaines de citoyens résistants qui luttaient en secret pour la liberté du pays avaient été arrêtés puis tués par le gouvernement. Aaron, âgé d’à peine vingt-deux ans, avait également rejoint cette armée silencieuse ; et il s’était battu pour que ses très jeunes frères puissent connaître un jour le goût de la liberté. Il avait alors pris des risques absurdes, fait passer des informations et des personnes clandestinement à travers toute la ville. Au début de la répression, il était suspecté « d’actes de rébellion » et avait dû quitter son pays ainsi que sa famille pour éviter la mort.

Deux plus tard, il revenait enfin chez lui sans craindre les autorités. Il reconnut avec difficulté le paysage qu’il avait laissé derrière lui. Sur les rues et les visages s’était abattue la peur. Les habitants vivaient désormais avec elle, dans l’indifférence de l’habitude, comme des détenus qui ne remarquent même plus la mauvaise odeur de la prison. Certaines choses ne se disaient plus et l’utilisation du vocabulaire de la mort était devenue ordinaire. Dès son premier coup d’œil sur sa ville natale, Aaron sut que celle-ci saignait.

Mais malgré cette atmosphère lourde de menaces et de complots, le mur des arts persistait. Pourquoi ? « Parce que c’est un monument de la liberté d’expression et le dernier rempart de la liberté d’exister pour le pays, avait dit sa sœur par téléphone lorsque le jeune homme lui avait posé la question, un an plus tôt. Les gens ne sont pas prêts à le lâcher. Et s’il venait à tomber, nos derniers droits en tant qu’humain et tous nos espoirs s’effondreraient avec lui. »

Il était vrai que la deuxième version du mur sonnait plus contestataire que celle dont se souvenait le jeune rebelle ; les poèmes étaient plus engagés. Cela ne manqua pas de décrocher un sourire victorieux à Aaron lorsqu’il parcourut des yeux, pour la seconde fois, l’œuvre communautaire.

« face aux
ombres menaçantes
sous les larmes du ciel noir 
je me laisse danser

mes pieds font voler les gouttelettes
les ruisseaux qui traversent la ville
mes bras s’envolent tels des oiseaux
ils sont libres

la terre gronde, mes mouvements n’en sont que plus détendus
mon rire éclate plus puissant que le tonnerre
les regards brillants combattent les épées reluisantes
ils sont vainqueurs d’une guerre muette

derrière les façades de la ville 
le feu qui flamboie dans nos foyers ne
cessera jamais

aujourd’hui une pluie pourpre s’élève
vers le ciel
mais demain les armes tomberont sur le sol
dans un fracas libérateur »

Aaron fut heureux et ému de voir que les habitants s’étaient battus, même lorsque la répression avait fait rage et avait tué leur famille. Le sang qui avait coulé n’avait pas servi à rien. Grâce leurs combats menés en silence, le pays était désormais un peu plus libre et se relevait lentement de ses années d’emprisonnement. Le jeune homme, de retour chez lui l’esprit rempli de rêves et d’espoir, avait la volonté d’aider son pays à s’affranchir de la terreur. Il était bien décidé à soutenir la cause qu’avait soutenue sa sœur pendant ses deux années d’exil.

Protéger le mur comme elle l’avait fait, malgré les dangers et la mort.

« Notre libération viendra du mur, lui disait-elle souvent. » La jeune femme croyait aux pouvoirs des mots, elle croyait que la paix serait toujours plus forte que le reste et que l’art était une forme de lumière pour guider les peuples perdus dans l’obscurité. Et Aaron croyait en elle. Leur libération viendrait du mur. Le garçon serra les poings, il eut du mal à détacher son regard du rempart dans lequel la rebelle avait placé ses espoirs. Ses doigts tremblants frôlaient la construction qui lui rappelait tout de sa sœur. Il avait l’impression qu’il pouvait même la voir, souriante comme le jour où il l’avait quitté et où elle avait refusé de pleurer. « Je veux que ton dernier souvenir de moi soit mon sourire, avait-elle dit. »

Aaron se recula de quelques pas, les yeux progressivement embrumés par les larmes. Sa présence sur cette place faisait remonter en lui des sentiments violents, des émotions qui le déchiraient en deux. Il eut envie de partir et de maudire ce mur qui lui avait arraché sa sœur, mais au fond de lui, il en était bien incapable. Alors il resta immobile, à un mètre de la grande cloison, en pensant que la vue qu’il avait à cet instant faisait sûrement partie des derniers souvenirs qu’elle avait eus. Le garçon sentit son cœur se serrer à cette idée. Il lui fallait partir. Mais au moment où il allait tourner le dos au mur des arts, Aaron remarqua un message laissé tout en bas de celui-ci dont il reconnut l’écriture. C’était celle de sa sœur. Les jambes tremblantes, il s’approcha pour le lire.

« Nous sommes
des guerriers du silence, face aux armes nous restons droits. 

Nous protégeons ce mur. Il ne tombera pas, et nous ne tomberons pas non plus. 

L’art est universel, comme la paix. 

L’art est éternel, comme notre combat. 

La libération viendra du mur. 

Si je pars,
mon cœur reste ici, reste droit. 

Si je meurs, 
mon passage reste gravé sur le mur.

Je suis immortelle,
comme mes mots sur le mur.

Mon frère, protège mes paroles, 
protège-moi. 

La libération viendra du mur. »

Aaron se sentit défaillir. De grosses larmes vinrent inonder ses yeux. Elles roulèrent ensuite sur ses joues jusqu’à ses lèvres. Elles avaient le goût de la douleur, du regret ; elles lui rappelèrent le sentiment d’impuissance qu’il avait ressenti lorsqu’on lui avait appris, la veille, que sa sœur était morte pour la liberté. Il sut alors qu’il venait de lire ses derniers mots, et il se jura de protéger de sa vie ce mur qui abritait son message pour l’éternité.

écrit en 2018

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